My Blueberry Nights (Wong Kar-Wai)

My Blueberry Nights (Wong Kar-Wai)
My Blueberry Nights

Réalisé par Wong Kar-Wai - 2007 - USA / Hong-Kong - Couleur - 1heure 50minutes - Compétition Officielle Festival de Cannes 2007

Avec Norah Jones, Jude Law, Natalie Portman, David Strathairn, Rachel Weisz...

Citation du film: "Quand je suis stressée, je fume." "Déstresse, tu éviteras le cancer."



Résumé: Elisabeth (Norah Jones) quitte son petit ami. Elle confie les "clés de leur amour" à un barman, Jéremy (Jude Law). Les deux sympatisent rapidement, et se retrouvent chaque soir pour manger une part de tarte à la myrtille. Un jour, Elisabeth décide de partir en bus à travers les Etats-Unis. Elle va y rencontrer Arnie (David Strathairn), un alcoolique, sa femme Sue Lynne (Rachel Weisz), et Leslie (Natalie Portman), une joueuse de poker compulsive...avant, peut-être, de préférer au grand air ses nuits bleu myrtille...


L'amour chez Wong Kar-Wai n'est décidement pas de la tarte


Critique: projeté en ouverture du Festival de Cannes 2007, je patiente longuement pour assister à une rediffusion. Je préviens d'avance: la critique sera longue, très longue, la note montera haut, très haut.

Le nouveau Wong Kar-Wai a déchainé les passions bien avant sa sortie. Sur la Croisette, les avis étaient partagés. J'entendais dire ici que "My Blueberry Nights" est un road-movie raté, une expérimentation vague sans fond ni même - exceptionnel chez WKW - ni forme. Ailleurs, j'entends qu'il s'agit du meilleur de son auteur. Que Norah Jones est sublime, et tous les dithyrambiques rituels. Je prends place dans la salle. Heureux. Heureux car le film sort vers novembre, ce qui me donne l'occasion, avec Critiques-cinema, de faire l'exclusivité, mais aussi heureux de le voir dans l'atmosphère cannoise, sous le soleil, après deux heures et demie d'attente épuisantes, qui rendent cependant la joie encore plus salvatrice.

Le film débute sur un plan mystérieux: nous voyons des morceaux de tarte violets se mélangeant à un liquide blanchâtre. Incroyable métaphore, incompréhensible au début, mais qui apparaîtra à l'épilogue comme une prouesse. Une très belle scène, dont la beauté tente d'être captée au maximum par l'objectif de Darius Khondji, désormais nouveau chef op du maître hong-kongais. Un nouvel opérateur, ce qui provoque une légère variation des tons et de la texture des images, pas pour autant de nouvelles méthodes de penser. La théorie de WKW est claire: il faut "jongler" avec le temps (à la manière d'Antonioni, dont il se réclame et dont il est inconditionnel), l'allonger (quitte à utiliser de nombreux ralentis, pour "préserver" la beauté, qu'elle soit moins ephémère). Dans "My Blueberry Nights", le temps est maltraité, comme dans "2046". Dès le départ du personnage de Norah Jones, des ellipses aussi nombreuses qu'inégales ponctuent la narration: Day 7, Day 57, Day 108, Day 251 et Day 300.

WKW est, outre un cinéaste de temps, un cinéaste de personnages. La "peinture du monde", l'aspect social ne l'intéressent en rien. Dans "2046" déjà, les héros, en plus d'être des nantis, vivaient dans un univers certes étouffant mais dans lequel on ne pénétrait jamais; on ne sentait que sa présence, à la manière d'un épée de Damoclès. Ici, le cadre spatial est les Etats-Unis, mais l'homme aux lunettes noires semble vouloir nous le faire oublier: le décor n'est pas ni Las Vegas ni New York. Le décor, c'est l'amour. Les personnages évoluent dans l'amour, évoluent dans eux-mêmes. Les paysages du désert américain, ou les rares photogrammes descriptifs (on en trouve lors de l'arrivée de Elisabeth et Leslie à Las Vegas) ne sont qu'accessoires. J'oserais presque aller jusqu'à dire que le film aurait pu être tourné sans décors extérieurs; à l'inverse de "Flandres" de Bruno Dumont, où les plans d'ensemble sur les collines alentour reflétaient la psychologie et les états d'âme des protagonistes.

Elisabeth, au début du film, n'est pas une femme. Elle s'engueule avec son amoureux au téléphone tel une collégienne désavouée, elle noie son désoeuvrement dans la tarte aux myrtilles...Beaucoup de spectateurs frustrés ont regretté l'absence d'explication quant à son départ. C'est un peu le mythe Wong Kar-Wai: des évènements inexpliqués surviennent, et il faut lutter intellectuellement pour leur conférer une signification. Peut-être pas celle qu'aurait souhaité le réalisateur, mais qu'importe! Ses films sont libres, libres d'interprétation. Plus que devant n'importe quel long-métrage, c'est le public qui construit son film. WKW n'est là que pour guider le spectateur dans sa tâche. Dans "My Blueberry Nights", la narration est beaucoup plus lisible que dans "Chungking Express" ou même le pourtant lisse "In The Mood for Love". Signe d'un assagissement, mais sûrement pas d'une décadence. Car on peut faire simple et dire énormément.

Elisabeth, je le disais, peine à se trouver une place sur la Terre. Timide, naïve, elle ne compte que sur les autres, qui lui permettent de survivre psychologiquement (comme mentionné plus haut, WKW se débarrasse de toute référence au réel, notamment à l'argent: elle ne paie jamais les tartes à la myrtille qu'elle mange). Quand son petit ami la trompe, elle est au plus bas. Seule une présence amicale, la certitude d'avoir près d'elle une âme pure la réconforte. Elle paraît faible, chétive. Aussi bien sur le plan moral que physique. C'est une anti-héroïne que l'on aurait envie de chérir, de prendre contre soi pour la préserver des misères du monde. Et des misères du monde, je peux vous dire qu'elle en sera épargnée, compte tenu du fait que WKW fait abstraction de l'environnement, pour ne se concentrer que sur les sentiments. Je cite la narratrice en voix-off: "Grâce aux autres, on se comprend mieux."

Ce voyage à travers les Etats-Unis va la transformer. Premier signe concret - bien que métaphorique - de sa métamorphose, le pseudo qu'elle adopte: Beth (diminutif de son vrai prénom). En se gorgeant de l'âme des autres, en croisant la route (c'est en cela que "My Blueberry Nights" est un road-movie: il ne s'agit pas là de la route 66, mais bien des "chemins intérieurs") de personnes différentes (Leslie, la femme fatale campée par Natalie Portman, est flambeuse, alors que Beth est économe, elle ment constamment - elle joue au poker -, alors que Beth est on ne peut plus honnête...) qu'elle va mûrir, s'ouvrir comme une fleur à la lumière du jour. Une jeune femme romantique, prête à aider les autres plutôt qu'elle-même - à l'instar d'Amélie Poulain -, une beauté lunaire aux cheveux noirs ébène en quête non pas d'un corps avec qui partager l'amour, mais bien plus: d'une âme avec qui échanger réciproquement.

WKW est resté un grand métaphoricien. Une scène montre Jude Law qui saigne du nez, car intervenu dans une rixe, rejoint par Norah Jones ayant malencontreusement fait un petit détour dans le Bronx. Nos deux héros sont assis sur un banc, le nez en sang, unis dans la douleur. La plus probante des manifestations de leur amour. Au début du film, Norah donne ses clés à Jude Law. Celui-ci en possède déjà une bonne trentaine dans un bocal. Symboles de l'amour, sont-elles censées représenter le nombre de conquêtes féminines de Jérémy? Ou plus simplement, la notion d'attachement à une personne? Le mystère reste total. Une scène m'a également laissé béat d'admiration: Natalie Portman et Norah Jones roulent en cabriolet sur une voie rapide du Nevada. La voiture roule à gauche, puis, dans un ralenti somptueux, dévie lentement vers la droite...Le changement de voie. Mis en scène par Wong Kar-Wai, il prend une dimension solennelle, voire mystique.

"My Blueberry Nights" est très wongkarwaien. Peut-être pas le plus reconnaissable à vue d'oeil, mais il comporte bon nombre de récurrences de son cinéma. Les trains par exemple, machine omniprésente dans "2046", qui représente la fuite du temps, la fuite vers l'horizon, le voyage vers l'inconnu - un peu comme Norah Jones, qui ne sait pas où elle va. Les horloges aussi, symboles du temps. On retrouve toujours son obsession pour les ralentis, qui permettent de figer la beauté, de rendre le mouvement des corps, machinal à vitesse normale, particulièrement harmonieux. La question du couple: peut-on oui ou non coexister à deux? Où se situe la frontière entre amour et amitié? Il avance une réponse: la frontière est un baiser.

La tarte aux myrtilles est l'amour. Norah Jones en consomme, parfois trop (un soir de déprime, elle en prend 4 tranches), quand une carence se fait sentir. Qui aurait pu penser que Wong Kar-Wai, cinéaste des relations prudes, de l'amour contenu, choisirait comme allégorie de l'amour, une vulgaire tarte à la myrtille? Nous comprenons alors le premier plan: la tarte aux myrtilles se mélange à la glace, non pas sous l'impulsion d'une langue - WKW n'est pas graveleux et obscène à ce point - mais sous l'impulsion de l'amour. L'amour, l'amour toujours...une thématique omniprésente dans son oeuvre, qui n'a jamais été mise en scène d'une manière aussi épurée et concise que celle-ci. Les amateurs de WKW auront remarqué comme moi un petit détail: dans "In the Mood for Love", Maggie Cheung s'appelle Zu Li Chen. Dans "2046", Zhang Ziyi s'appelle Su Li Zhen. Dans "My Blueberry Nights", Rachel Weisz s'appelle Sue Lynne.

Un film où l'héroïne n'est que témoin - barman est un métier où hormis servir à boire, on écoute surtout les gens se livrer -, où l'héroïne est passive; elle évolue non pas par ses actes, mais grâce aux autres. En parlant de grâce, voici un long-métrage qui en est empreint du début jusqu'à la fin. Un long-métrage devant lequel il est très facile se pleurer, sans pour autant que la fin verse dans le sentimentalisme. Car l'amour pur, dénué de la relation charnelle, Wong Kar-Wai le connaît. Une réussite, contrairement aux dires de certains.

Critique de Cyril

La note: 18 / 20

Selon vous, quelle note mérite le film?
# Posté le samedi 26 mai 2007 05:43
Modifié le dimanche 01 juin 2008 13:06

La Môme (Olivier Dahan)

La Môme (Olivier Dahan)
La Môme

Réalisé par Olivier Dahan - 2007 - France - Couleur - 2heures 21minutes

Avec Marion Cotillard, Jean-Paul Rouve, Sylvie Testud, Gérard Depardieu, Clotilde Courau...

Citation du film: "Allons, je ne suis quand même pas grabataire! Je n'ai que 44 ans!"



Résumé: la vie de la môme, Edith Piaf (Marion Cotillard), de 7 à...47 ans. De la mort de son mari Marcel Cerdan, à son ascension au sommet des scènes mondiales, jusqu'à sa mort des suites d'une longue maladie et d'une vie dissolue, la naissance, existence et fin d'un mythe, adulé encore aujourd'hui par des milliers d'admirateurs transis.


Notre nouvelle Piaf frise l'imitation grotesque


Critique: la plus belle distribution de l'année pour un film français. "La Môme" a donc le profil type pour récolter des compressions dorées, et qui sait, vu le succès outre-Altantique, des statuettes portant le nom d'un film avec Louis de Funès (elle est dure, ma devinette).

J'étais ressorti de la salle très peu ému par cette beauté surfaite, mais convaincu de n'avoir pas dépensé mon argent (j'ai le cinéma gratuit, c'est une façon de parler) pour une mauvaise cause. Exactement ce que je qualifie de film "bon". Un divertissement tragique bien trouvé, réunissant une pléïade de seconds rôles en vogue actuellement et promouvant une jeune pousse au rang de star. Plus le temps passe, et plus les défauts - parfois cinglants - de "La Môme" me sautent aux yeux. Je réfléchissais à propos du film, et remarquai notamment qu'Olivier Dahan a voulu se battre sur tous les fronts; je sous-entends, qu'il a voulu tout montrer de Piaf, son ascension vers la gloire, ses débuts difficiles dans la misère, sa déchéance finale...Cela fait certes partie du personnage, mais vouloir réaliser la vie de Piaf n'impliquait pas nécessairement de nous dévoiler tout de sa vie. Dahan aurait pu faire le choix de la laisser en tant que mythe, en tant que figure quasi inhumaine, plutôt que de la représenter au public comme "une femme comme les autres, au destin exceptionnel".

Ce que nous connaissons de Piaf, ce sont ses chansons, inoubliables. Sa vie, moins, mais nous n'ignorons pas qu'elle fut tragique (la perte de son amant Marcel Cerdan). Le réalisateur choisit de dépeindre Piaf sous tous les angles, et notamment à un âge de sa vie où elle était malade, usée par l'alcool et la drogue. Pourquoi la représenter cheveux orangeâtres, visage maculé, yeux globuleux et mains décharnées, même si c'était peut-être le cas? Pourquoi clamer haut et fort en promotion que Piaf est une déesse, qu'elle est surhumaine, et filmer des scènes comportant des accès de réalisme prononcé, dans le but de forcer à l'émotion? J'ai plutôt ressenti du dégoût. Du dégoût en voyant ce corps séparé de son âme, prisonnière des paradis artificiels. Du dégoût aussi devant cette enfance filmée avec une mise en scène "naturelle" au possible, pour en renforcer la violence; et de facto la condescendance et la compassion que nous sommes censés éprouver.

L'interprétation de Marion Cotillard, déjà vantée par la critique professionnelle, fait oublier le pathétique poussif de certaines situations. Ces dernières deviennent prétexte à un numéro d'actrice, mais ne servent pas la narration outre mesure; je pense au plan-séquence où Edith apprend la mort de Marcel Cerdan, et qu'elle fond en larmes. Aucun intérêt sinon celui de permettre à l'actrice principale de se faire remarquer - en bien. Dahan n'est pas Resnais. Ni Loach, ni Frears. Sa réalisation se veut inventive et éclectique, puisant des trouvailles à droite et à gauche pour manifester une certaine cinéphilie...L'intérêt se trouve dans le scénario et sa complexité: mélanger les périodes de la vie à l'écran est une idée judicieuse. Cela permet entre autre de ne pas suivre un traitement chronologique et ainsi d'éviter le caractère scolaire, voire documentaire, et l'on a l'impression d'assister à un film à sketches où les particules s'emboîtent pour former un ensemble. Le morcellement de la narration permet d'éviter un écueil, celui de nous livrer la mort de Piaf en cadeau, comme une apothéose à une vie dissolue en gloire et déboires.

Si la reconstitution est honnête, le film s'essoufle dans la dernière demi-heure. Il aura cependant le mérite de s'être attaqué à gros, et selon moi, la faute par pêché d'ambition est la plus pardonnable. A trop vouloir faire, le film de Dahan s'est égaré entre puissance des images et du son et volonté d'empathie de la part du spectateur. Et perd en qualité. Je ne vois vraiment pas où tout le monde parvient à être ému aux larmes...

Critique de Cyril

La note: 13 / 20

Selon vous, quelle note mérite le film?
# Posté le mercredi 30 mai 2007 11:54
Modifié le dimanche 01 juin 2008 13:06

Persépolis (Marjane Satrapi & Vincent Paronnaud)

Persépolis (Marjane Satrapi & Vincent Paronnaud)
Persépolis

Réalisé par Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud - 2007 - Couleur / Noir & Blanc - Film d'animation - France / Iran - 1heure 29minutes - Prix du Jury Festival de Cannes 2007

Avec les voix de Chiara Mastroianni, Catherine Deneuve, Danielle Darrieux...

Citation du film: "Je veux que les gens ne souffrent plus des guerres." "Comment feras-tu cela?" "Ben...ce sera interdit!"



Résumé: une femme iranienne attend son avion dans l'aéroport d'Orly. Elle se souvient de sa jeunesse, lorsqu'elle était petite fille, en 1978, à Téhéran. Elle se souvient de la révolution populaire contre le Chah, de l'attaque irakienne menée par Saddam Hussein, de son pays qui sombre peu à peu dans le fanatisme religieux, de son exil à Vienne, où elle se forma dans le moule de la culture occidentale...


Marjane Satrapi au pays des merveilles



Critique: seul dessin animé présent en compétition au Festival de Cannes 2007, "Persépolis" fait d'ores et déjà couler des litres d'encre. Les autorités iraniennes s'insurgent en effet contre la franchise du propos et l'absence de concessions.

La petite Marjane a dix ans en 1978. Elle découvre le peuple dans la rue, protestant contre le régime autoritaire du Chah. Le monde lui saute aux yeux, à l'âge où on joue aux billes et où l'on collectionne les cartes Pokémon. "Persépolis" retrace entre autre cette "mise en face" de l'Histoire à laquelle fut confrontée Marjane Satrapi; et le personnage éponyme. Notre planète est revue - presque corrigée - par les yeux innocents de cette adorable bambine. Elle veut devenir "prophète d'une nouvelle religion", dans le but d'épargner aux hommes le mal, la souffrance, la guerre. Tout le scénario et le propos repose sur cela: la naiveté de l'héroïne, qui pousse le spectateur à l'étonnement, puis, passé ce stade, à la constatation. "Les enfants ont toujours raison, et apportent la part d'intelligence manquante en chaque prétendu adulte", disait Leiris. Marjane est béate d'admiration devant son oncle, rescapé de huit ans de prison, elle se fabrique un drapeau et scande des slogans communistes...à l'âge où la vie n'est encore qu'un jeu, l'Histoire lui impose le dur spectacle de la mort. A la guerre, la première victime est l'innocence.

Marjane Satrapi utilise le comique pour tenir le public en otage. Quand rire? Presque tout le temps: la petite Marjane est adorable lorsqu'elle scande dans son salon "A bas le Chah, à bas le Chah!". Quand pleurer? Presque tout le temps aussi: contrainte de quitter sa famille, les adieux sont des plus déchirants. Comique et tragique s'alternent, créeant parfois la confusion. Et cette alternance, indisciblement, affaiblit l'un comme l'autre. Et je ne suis pas certain que le langage grossier était fondamentalement nécessaire. La grand-mère dit à sa petite fille, désormais majeure: "Tu veux que je te dise ce que je pense de ton acte? Tu es une belle petite salope." La vulgarité gratuite ne mène même pas au rire, elle ne sert à rien. Sinon, à respecter strictement le vocabulaire de la bande dessinée d'origine, mais là non plus, je ne crois pas que les gros mots y soient nécessaires.

"Persépolis" dépeint un Iran en proie à l'occidentalisation. Vers 15 ans, Marjane s'achète une cassette d'Iron Maiden, tandis qu'en classe, les élèves dissertent pour savoir qui d'Abba ou des Bee Gees est le meilleur groupe. C'est en partie cela qui a choqué l'Iran; le fait de montrer son peuple renier ses traditions et céder à l'ennemi. Marjane le personnage, dans un sens, va aussi rejeter ses origines et s'en sentira coupable. Marjane la réalisatrice a pour but évident, en mettant en scène un peuple renégat davantage que sa propre histoire, de choquer l'opinion publique et de contraindre à la réflexion, notamment au sujet de la place de la femme. Certaines séquences heurtent par leur réalisme idéologique (auquel est systématiquement associé un onirisme formel) mais sonnent comme des coups de couteau dans l'eau. En jugeant sa société du point de vue d'une enfant, avec toute la naiveté et l'insouciance que l'exercice comprend, le propos fait plus "provocation gratuite" (avec notamment une scène où le Dieu chrétien discute avec une représentation d'Allah)qu'appel à un débat construit, à un échange d'opinions fondé. Les brûlots, c'est l'affaire de Michael Moore.

Le récit est également une sorte de long apprentissage de la vie, de long chemin vers la compréhension du monde. Une lente ouverture des paupières. L'histoire de Marjane débute lorsqu'elle a dix ans, et se poursuit jusqu'à l'âge actuel de Marjane Satrapi, c'est-à-dire environ 40 ans. Au départ, je le disais, Marjane voit la vie comme un jeu, la guerre comme un truc chouette (elle déchantera vite), puis commence à mieux saisir la vérité, dont ses parents tentaient de la préserver en l'envoyant à Vienne, loin des bombardements. C'est la culture qui va lui permettre de découvrir ce qu'on lui dissimule. L'apothéose est ce retour en Iran, l'esprit bien formé aux dogmes français et autrichiens, pour dénoncer la situation ignoble. Désormais détentrice du "pouvoir de comparaison", elle met en parallèle les deux sociétés et remarque les travers de son pays natal. Marjane Satrapi emploie le manichéisme pour faire ressortir le contraste. En France, la vie est belle, en Iran, tout va mal. "Persépolis" aurait du mûrir dans l'esprit des deux créateurs, plutôt que de sortir sous cette forme brute qui présente des intérêts mais n'offre pas une réflexion des plus intéressantes. Une petite fille grandit entre Moyen-Orient et Europe, subit la guerre et ne croit pas en Dieu, point. Le spectateur est placé devant un constat mais n'a rien à interpréter.

Paronnaud, pour le plan formel, emprunte à diverses références; aussi bien Miyasaki que "La Planète Sauvage" de Laloux. Peut-être à l'autre adaptation récente de BD, "Sin City". Et lui de représenter la guerre en suggérant au maximum: les éclairs lumineux derrière les collines...Jamais "Persépolis" ne cède à l'attrait de l'émotion facile. Jamais non plus, il ne s'abaisse à montrer la cruauté de façon explicite. Il pose un regard lucide - mais pas nouveau - sur la condition de la femme, baigné d'humour. Mais ce dessin animé pour adultes tend trop vers un humour de bas étage; il ne faut pas se tromper de cible. Les enfants, en aucun cas, ne sont concernés par le film.

Critique de Cyril

La note: 14 / 20

Selon vous, quelle note mérite le film?
# Posté le vendredi 01 juin 2007 15:09
Modifié le dimanche 01 juin 2008 13:06

James Bond contre Docteur No (Terence Young)

James Bond contre Docteur No (Terence Young)
James Bond contre Docteur No (Titre original: Doctor No)

Réalisé par Terence Young - 1963 - Royaume-Uni - Couleur - 1heure 45minutes

Avec Sean Connery, Ursula Andress, Joseph Wiseman, Zena Marshall...

Citation du film: "Mon nom est Bond, James Bond."



Résumé: Sunderways, un agent du MI-6 envoyé en Jamaïque, est mystérieusement assassiné. L'agent 007 (Sean Connery) est envoyé sur place et rencontre Felix Leiter, un agent de la CIA intrigué par les activités nucléaires étranges se déroulant sur l'île de Crab Key. James Bond parvient à s'introduire dans l'île et y rencontre la pêcheuse Honey (Ursula Andress), mais il est capturé par le maître des lieux: Docteur No, un énigmatique personnage qui n'a qu'un seul but, détruire les fusées nucléaires américaines situées à Cap Canaveral, en Floride...


Adapter les James Bond, ce n'est pas une Connery


Critique
: admirez la citation. Cette première adaptation pour le grand écran des romans d'Ian Fleming n'est de loin pas la plus mauvaise (laissons ce rôle au "Monde ne suffit pas"), et possède un charme revigorant.

L'agent 007 sort donc pour la première fois son smoking de la penderie, et ce, pour des aventures, assez conventionnelles, certes, mais non dépourvues d'un brin d'originalité, dû au cadre exotique et à la nouveauté du sujet (le nucléaire). C'est Terence Young, un spécialiste du film de genre, qui s'attelle à la réalisation; du meilleur policier. Sans violence outrancière, avec des panoramiques léchés (mais un peu trop nombreux toutefois), une mise en scène révolutionnaire pour le film d'espionnage, les corps sont magnifiés (je passe sur l'entrée d'Ursula Andress, en maillot de bain - on peut dire Ursula Undress -, telle la Vénus de Botticelli), l'action renforcée, l'humour souligné.

On retrouve ici la quintessence même de ce qui fera le succès du personnage: séducteur (véritable aimant à femmes, il lui suffit de poser son regard sur une demoiselle pour qu'ils se sautent à la bouche...), un brin misogyne (ce trait de caractère disparaîtra au fil du temps), toujours prévoyant (il camoufle des coussins sous ses draps et attend la venue de son assassin présumé, caché derrière une porte)...Cependant, il est évident que manquent à l'appel les explosions et autres gadgets; le budget de ce premier épisode était minuscule, ce qui explique l'absence de fioritures esthétiques. Le charme n'en est que plus grand. James Bond fait penser à OSS 117, son rival français, qui use davantage de la boxe savate et du jiu-jitsu que de son revolver.

D'ailleurs, parlons-en du revolver: cette mission contre Docteur No est le théâtre de l'adieu de 007 à son pistolet Beretta. On lui remet à la place le fameux Walther PPK, désormais culte. Le début d'un mythe...Encore une petite remarque: il est dommage (mais je peux me tromper, que ceux qui l'ont vu rétorquent) que le charismatique Docteur No n'apparaisse pas plus. Une entrée en scène au bout d'une heure de film, pour juste un "dîner au sommet" (tension dramatique maximale du film, et très beau moment) et son décès (ce n'est pas une surprise) dans de ridicules circonstances. Oui, ce personnage a peut-être été trop bâclé, quitte à accorder plus d'importance aux accompagnateurs autochtones de Bond, seconds rôles comiques et attachants. Enfin, la présence d'Ursula Andress en James Bond Girl ajoute à la touche d'exotisme et relève encore le cocktail déjà bien épicé.

Un excellent moment de détente qui a pris une petite ride (la séance de désirradiation fait penser à "Barbarella", c'est dire) mais se regarde avec toujours autant de bonheur. Le compagnon idéal des courtes soirées d'été sur France 3? Bond, James Bond.

Critique de Cyril

La note: 14 / 20

Selon vous, quelle note mérite le film?
# Posté le mardi 05 juin 2007 14:01
Modifié le dimanche 01 juin 2008 13:06

Pirates des Caraïbes - Jusqu'au bout du monde (Gore Verbinski)

Pirates des Caraïbes - Jusqu'au bout du monde (Gore Verbinski)
Pirates des Caraïbes 3 - Jusqu'au bout du monde (Titre original: Pirates of the Caribbean - At World's End)

Réalisé par Gore Verbinski - 2007 - USA - Couleur - 2heures 48minutes

Avec Keira Knightley, Johnny Depp, Chow Yun-Fat, Orlando Bloom...

Citation du film: "Ca n'aurait jamais pu marcher entre nous." "Vous aimeriez vous en convaincre, hein?"



Résumé: un équipage de pirates part rechercher Jack Sparrow, en plein voyage dans le Monde des Morts. Il doit participer au congrès de la piraterie, ainsi que sept autres capitaines renommés dans tous les océans. Ce congrès a pour but de décider si oui ou non, les flottes doivent s'unir pour vaincre le Hollandais Volant, frégate appartenant au terrible homme-pieuvre Davy Jones...


Jusqu'au bout du monde, à droite, et puis restez-y


Attention: que ce soit clair pour tout le monde, je trouve honteuse la phrase de Verbinski "Vous en aurez pour vos huit euros". En aucun cas je ne soutiens cette théorie ignoble, qui sonnerait le glas des seuls films corrects produits par l'industrie cinématographique.



Critique: une petite phrase de Gore Verbinski, cinéaste spécialisé dans les documentaires militants et les réflexions spirituelles. "La question est: est-ce que PDC 3 est dans la veine des deux précédents, bourré d'humour et d'action? A cela je réponds: pas d'inquiétude, vous en aurez pour vos huit euros."

"Vous en aurez pour vos huit euros." Cette phrase me fait froid dans le dos. Le cinéma, on le sait, est un objet de consommation - mais à ce point-là! Le réalisateur en vient presque à nier les qualités artistiques de son oeuvre pour assurer au spectateur, ayant besoin d'être rassuré sur le sujet, que le film comportera tous les éléments qu'il attend. C'est gravissime d'en arriver là. Au cinéma, ce qui est intéressant, c'est l'effet de surprise, la découverte, le plaisir de se laisser guider vers l'inconnu par les images. Verbinski et Bruckheimer sont là pour annihiler ce plaisir certes pas bien grand, mais fondamental: le cinéma n'est pas un bout de plastique imprimé que l'on fait défiler devant un projecteur, mais bien le fruit d'une entreprise créative. Un réalisateur qui considère son boulot comme un produit...c'est minable. A croire que nous en sommes revenus à l'époque de la Rome antique, où le public réclamait jadis "panem et circenses" (le pain et les jeux). Si le spectacle n'était pas assez sanglant, ils huaient, faisaient un tollé, c'est pourquoi les "affiches publicitaires" mentionnaient toujours la présence impérieuse de violence. Nous y sommes revenus: les spectateurs - parmi lesquels, humblement, je ne m'inclus pas - se fichent éperdument de la qualité du programme, mais espèrent voir leurs besoins assouvis. Le cinéma catharcis, Pirates des Caraïbes 3 en est le nouveau fer de lance.

J'en viens au film. Je ne vous cache pas que ca me fait très plaisir d'avoir derechef un mauvais film à démolir. Ceux qui lisaient déjà mes anciennes critiques ont pu déjà assister à de petites séances de destruction massive ("Bélphégor", "Les Braqueuses", "Vercingétorix"...). Depuis quelques semaines, un déclic s'est produit, et j'aborde mes critiques d'une manière différente. Moins centrée sur les aspects formels, plus sur le fond. Et surtout, sans émettre de réel avis avant la note finale: rester le plus neutre possible, puis mettre une note d'appréciation, voilà ce qui me semble juste. Mais face à une telle escroquerie, cela relèverait de l'acceptation que de ne rien dire. Or, on ne peut pas accepter un tel film. On ne peut pas accepter que les studios nous prennent encore longtemps pour des cons. Un réalisateur capable de sortir des phrases comme celle inscrite en introduction devrait être lié pieds et poings, maintenu fermement, et tous les cinéphiles seraient invités à lui administrer un bon coup de pied au derrière.

C'est bien beau de vouloir entremêler plusieurs intrigues, imposer de front une vingtaine de personnages, avec en plus leurs noms à consonnance anglo-saxone - super facile à retenir pour un spectateur français, hongrois, ou que sais-je d'autre -, de vouloir créer un décalage entre scènes d'action, scènes d'humour, et scènes "fantastiques". Mais voilà, personnellement, je ne suis pas inconditionnel de la saga. Je n'ai pas regardé chaque épisode quarante fois - une me suffit - et je ne me souviens plus bien qui fait quoi, qui aime qui et qui veut quoi. Je tombe face à un fouillis d'où surgissent sans cesse des rebondissements, des péripéties rocambolesques, des retournements de situation...et je n'y comprends plus rien. Sans aucune prétention, je me demande comment un enfant de six ans - car c'est le public ciblé, et ça aussi, ça me fait dresser les cheveux sur la tête - peut arriver à reconstituer tous les éléments narratifs si un cinéphile averti de dix-sept ans n'y parvient pas.

A quoi sert cette appartition fugace de Keith Richards, dans le rôle du père de Sparrow? A rien. Si, peut-être pour le clin d'oeil (Richards est le modèle humain utilisé pour composer le personnage). En gros, c'est ce que je disais, à rien. A quoi sert le "Est-ce que tu veux m'épouser?" lancé en pleine bataille? A faire rire les enfants de huit ans. A quoi sert Gore Verbinski? A rien non plus. Sa mise en image du scénario est parmi ce qu'on a vu de plus fade ces dernières années. Dans une mollesse déconcertante, il ose des séquences hallucinatoires (où Jack Sparrow voit des doubles de lui-même) à la David Lynch. Toujours par incompétence ou pression des studios, il se braque à rendre le film accessible aux plus jeunes, simplifiant au maximum les rapports entre personnages, montrant l'amour de manière ostentatoire (ce qui signifie, dans un blockbuster, de manière exacerbée)...Pour arriver à un film plat. J'ai l'impression de n'avoir rien vu. Du bling-bling, du "à l'attaque", de l'humour vaseux, et c'est bien tout. Le point positif? Orlando Bloom. Toujours aussi mauvais, il est à hurler de rire. Et Johnny Depp? Il se débat comme il peut avec son personnage auquel on a ôté toute la substance, et se demande durant deux heures quarante ce qu'il fout au milieu de ce merdier à 200 millions de dollars.

Le premier volet était une reprise réussie des standards littéraires et cinématographiques de la piraterie ("L'île au trésor" de Stevenson, "Pirates" de Polanski), destinée en priorité aux enfants mais dans laquelle les cinéphiles pouvaient trouver leur compte grâce à la richesse des références à la cohérence de la narration. Les deux derniers ont été conçus simultanément, et fonctionnent en symbiose; le deuxième a dû pomper tout le liquide amniotique. Il ne faut pas en vouloir à Gore Verbinski, qui ne réalise pas là une oeuvre personnelle. Il obéit au dictat des producteurs, qui ont souhaité ouvrir Pirates des Caraïbes à un public toujours plus vaste, au détriment de la qualité. Sans mentir, je vous jure qu'à un moment, j'ai cru à une parodie.

Critique de Cyril

La note: 6,5 / 20

Selon vous, quelle note mérite le film?
# Posté le samedi 09 juin 2007 12:21
Modifié le dimanche 01 juin 2008 13:06