Réalisé par Wong Kar-Wai - 2007 - USA / Hong-Kong - Couleur - 1heure 50minutes - Compétition Officielle Festival de Cannes 2007
Avec Norah Jones, Jude Law, Natalie Portman, David Strathairn, Rachel Weisz...
Citation du film: "Quand je suis stressée, je fume." "Déstresse, tu éviteras le cancer."
Résumé: Elisabeth (Norah Jones) quitte son petit ami. Elle confie les "clés de leur amour" à un barman, Jéremy (Jude Law). Les deux sympatisent rapidement, et se retrouvent chaque soir pour manger une part de tarte à la myrtille. Un jour, Elisabeth décide de partir en bus à travers les Etats-Unis. Elle va y rencontrer Arnie (David Strathairn), un alcoolique, sa femme Sue Lynne (Rachel Weisz), et Leslie (Natalie Portman), une joueuse de poker compulsive...avant, peut-être, de préférer au grand air ses nuits bleu myrtille...
Critique: projeté en ouverture du Festival de Cannes 2007, je patiente longuement pour assister à une rediffusion. Je préviens d'avance: la critique sera longue, très longue, la note montera haut, très haut.
Le nouveau Wong Kar-Wai a déchainé les passions bien avant sa sortie. Sur la Croisette, les avis étaient partagés. J'entendais dire ici que "My Blueberry Nights" est un road-movie raté, une expérimentation vague sans fond ni même - exceptionnel chez WKW - ni forme. Ailleurs, j'entends qu'il s'agit du meilleur de son auteur. Que Norah Jones est sublime, et tous les dithyrambiques rituels. Je prends place dans la salle. Heureux. Heureux car le film sort vers novembre, ce qui me donne l'occasion, avec Critiques-cinema, de faire l'exclusivité, mais aussi heureux de le voir dans l'atmosphère cannoise, sous le soleil, après deux heures et demie d'attente épuisantes, qui rendent cependant la joie encore plus salvatrice.
Le film débute sur un plan mystérieux: nous voyons des morceaux de tarte violets se mélangeant à un liquide blanchâtre. Incroyable métaphore, incompréhensible au début, mais qui apparaîtra à l'épilogue comme une prouesse. Une très belle scène, dont la beauté tente d'être captée au maximum par l'objectif de Darius Khondji, désormais nouveau chef op du maître hong-kongais. Un nouvel opérateur, ce qui provoque une légère variation des tons et de la texture des images, pas pour autant de nouvelles méthodes de penser. La théorie de WKW est claire: il faut "jongler" avec le temps (à la manière d'Antonioni, dont il se réclame et dont il est inconditionnel), l'allonger (quitte à utiliser de nombreux ralentis, pour "préserver" la beauté, qu'elle soit moins ephémère). Dans "My Blueberry Nights", le temps est maltraité, comme dans "2046". Dès le départ du personnage de Norah Jones, des ellipses aussi nombreuses qu'inégales ponctuent la narration: Day 7, Day 57, Day 108, Day 251 et Day 300.
WKW est, outre un cinéaste de temps, un cinéaste de personnages. La "peinture du monde", l'aspect social ne l'intéressent en rien. Dans "2046" déjà, les héros, en plus d'être des nantis, vivaient dans un univers certes étouffant mais dans lequel on ne pénétrait jamais; on ne sentait que sa présence, à la manière d'un épée de Damoclès. Ici, le cadre spatial est les Etats-Unis, mais l'homme aux lunettes noires semble vouloir nous le faire oublier: le décor n'est pas ni Las Vegas ni New York. Le décor, c'est l'amour. Les personnages évoluent dans l'amour, évoluent dans eux-mêmes. Les paysages du désert américain, ou les rares photogrammes descriptifs (on en trouve lors de l'arrivée de Elisabeth et Leslie à Las Vegas) ne sont qu'accessoires. J'oserais presque aller jusqu'à dire que le film aurait pu être tourné sans décors extérieurs; à l'inverse de "Flandres" de Bruno Dumont, où les plans d'ensemble sur les collines alentour reflétaient la psychologie et les états d'âme des protagonistes.
Elisabeth, au début du film, n'est pas une femme. Elle s'engueule avec son amoureux au téléphone tel une collégienne désavouée, elle noie son désoeuvrement dans la tarte aux myrtilles...Beaucoup de spectateurs frustrés ont regretté l'absence d'explication quant à son départ. C'est un peu le mythe Wong Kar-Wai: des évènements inexpliqués surviennent, et il faut lutter intellectuellement pour leur conférer une signification. Peut-être pas celle qu'aurait souhaité le réalisateur, mais qu'importe! Ses films sont libres, libres d'interprétation. Plus que devant n'importe quel long-métrage, c'est le public qui construit son film. WKW n'est là que pour guider le spectateur dans sa tâche. Dans "My Blueberry Nights", la narration est beaucoup plus lisible que dans "Chungking Express" ou même le pourtant lisse "In The Mood for Love". Signe d'un assagissement, mais sûrement pas d'une décadence. Car on peut faire simple et dire énormément.
Elisabeth, je le disais, peine à se trouver une place sur la Terre. Timide, naïve, elle ne compte que sur les autres, qui lui permettent de survivre psychologiquement (comme mentionné plus haut, WKW se débarrasse de toute référence au réel, notamment à l'argent: elle ne paie jamais les tartes à la myrtille qu'elle mange). Quand son petit ami la trompe, elle est au plus bas. Seule une présence amicale, la certitude d'avoir près d'elle une âme pure la réconforte. Elle paraît faible, chétive. Aussi bien sur le plan moral que physique. C'est une anti-héroïne que l'on aurait envie de chérir, de prendre contre soi pour la préserver des misères du monde. Et des misères du monde, je peux vous dire qu'elle en sera épargnée, compte tenu du fait que WKW fait abstraction de l'environnement, pour ne se concentrer que sur les sentiments. Je cite la narratrice en voix-off: "Grâce aux autres, on se comprend mieux."
Ce voyage à travers les Etats-Unis va la transformer. Premier signe concret - bien que métaphorique - de sa métamorphose, le pseudo qu'elle adopte: Beth (diminutif de son vrai prénom). En se gorgeant de l'âme des autres, en croisant la route (c'est en cela que "My Blueberry Nights" est un road-movie: il ne s'agit pas là de la route 66, mais bien des "chemins intérieurs") de personnes différentes (Leslie, la femme fatale campée par Natalie Portman, est flambeuse, alors que Beth est économe, elle ment constamment - elle joue au poker -, alors que Beth est on ne peut plus honnête...) qu'elle va mûrir, s'ouvrir comme une fleur à la lumière du jour. Une jeune femme romantique, prête à aider les autres plutôt qu'elle-même - à l'instar d'Amélie Poulain -, une beauté lunaire aux cheveux noirs ébène en quête non pas d'un corps avec qui partager l'amour, mais bien plus: d'une âme avec qui échanger réciproquement.
WKW est resté un grand métaphoricien. Une scène montre Jude Law qui saigne du nez, car intervenu dans une rixe, rejoint par Norah Jones ayant malencontreusement fait un petit détour dans le Bronx. Nos deux héros sont assis sur un banc, le nez en sang, unis dans la douleur. La plus probante des manifestations de leur amour. Au début du film, Norah donne ses clés à Jude Law. Celui-ci en possède déjà une bonne trentaine dans un bocal. Symboles de l'amour, sont-elles censées représenter le nombre de conquêtes féminines de Jérémy? Ou plus simplement, la notion d'attachement à une personne? Le mystère reste total. Une scène m'a également laissé béat d'admiration: Natalie Portman et Norah Jones roulent en cabriolet sur une voie rapide du Nevada. La voiture roule à gauche, puis, dans un ralenti somptueux, dévie lentement vers la droite...Le changement de voie. Mis en scène par Wong Kar-Wai, il prend une dimension solennelle, voire mystique.
"My Blueberry Nights" est très wongkarwaien. Peut-être pas le plus reconnaissable à vue d'oeil, mais il comporte bon nombre de récurrences de son cinéma. Les trains par exemple, machine omniprésente dans "2046", qui représente la fuite du temps, la fuite vers l'horizon, le voyage vers l'inconnu - un peu comme Norah Jones, qui ne sait pas où elle va. Les horloges aussi, symboles du temps. On retrouve toujours son obsession pour les ralentis, qui permettent de figer la beauté, de rendre le mouvement des corps, machinal à vitesse normale, particulièrement harmonieux. La question du couple: peut-on oui ou non coexister à deux? Où se situe la frontière entre amour et amitié? Il avance une réponse: la frontière est un baiser.
La tarte aux myrtilles est l'amour. Norah Jones en consomme, parfois trop (un soir de déprime, elle en prend 4 tranches), quand une carence se fait sentir. Qui aurait pu penser que Wong Kar-Wai, cinéaste des relations prudes, de l'amour contenu, choisirait comme allégorie de l'amour, une vulgaire tarte à la myrtille? Nous comprenons alors le premier plan: la tarte aux myrtilles se mélange à la glace, non pas sous l'impulsion d'une langue - WKW n'est pas graveleux et obscène à ce point - mais sous l'impulsion de l'amour. L'amour, l'amour toujours...une thématique omniprésente dans son oeuvre, qui n'a jamais été mise en scène d'une manière aussi épurée et concise que celle-ci. Les amateurs de WKW auront remarqué comme moi un petit détail: dans "In the Mood for Love", Maggie Cheung s'appelle Zu Li Chen. Dans "2046", Zhang Ziyi s'appelle Su Li Zhen. Dans "My Blueberry Nights", Rachel Weisz s'appelle Sue Lynne.
Un film où l'héroïne n'est que témoin - barman est un métier où hormis servir à boire, on écoute surtout les gens se livrer -, où l'héroïne est passive; elle évolue non pas par ses actes, mais grâce aux autres. En parlant de grâce, voici un long-métrage qui en est empreint du début jusqu'à la fin. Un long-métrage devant lequel il est très facile se pleurer, sans pour autant que la fin verse dans le sentimentalisme. Car l'amour pur, dénué de la relation charnelle, Wong Kar-Wai le connaît. Une réussite, contrairement aux dires de certains.
Critique de Cyril
La note: 18 / 20
Selon vous, quelle note mérite le film?




